Elles ne sont encore pas si nombreuses les femmes à s’occuper seules d’un domaine viticole. Ne faut-il pas d’ailleurs avoir un grain pour se lancer dans cette aventure ? N’est-ce-pas Fanny ?
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Fanny Tisseyre gère intégralement cette petite propriété comme son jardin, dans le secteur vallonné des Terrasses de Lézignan en Corbières. Choyées comme la végétation environnante, ces quelques hectares de vignes produisent un rouge souple, entier et savoureux, avec un bonne dose d’humanité.
Après des études en géologie-hydrogéologie, Fanny Tisseyre a effectué de nombreux voyages aux amériques et de l’humanitaire aux Philippines avant de revenir dans ses Corbières natales. Elle a observée, étudiée le travail des vignerons durant cinq ans en étant salariée à la chambre d’agriculture de l’Aude. Suite à l’héritage de terres, et après une longue réflexion liée non pas à la crainte de la peine physique du métier mais à ses difficultés commerciales, elle devient vigneronne à l’âge de trente ans. Depuis, elle ne cesse de s’épanouir dans mon métier qu’elle enrichit d’un lien fort avec l’environnement tant naturel qu’humain des Corbières.
ENTRETIEN AVEC FANNY TISSEYRE
A. GERBELLE : On a quitté la cave, on s’est dit, allez ! On va directement dans les vignes.
F. TISSEYRE : Ça me fait plaisir.
A. GERBELLE : Quand j’ai goûté votre vin, je me suis dit, c’est… Je savais pas si c’était un homme ou une femme, Y avait Fanny sur l’étiquette, d’abord. Donc je découvre le domaine et je découvre dans votre vin ce côté raisin entier, cette générosité sans lourdeur. Je me dis : « il y a un sacré boulot quand même ! »
F. TISSEYRE : Ah Ouais ? Super. Effectivement, je suis très attaché à la vigne et je suis dans les vignes et l’essentiel est dans les vignes. Je suis très contente que ça commence par là parce les gens ne veulent pas forcément venir en vigne. C’est l’essentiel, c’est le cœur. Donc c’est pour ça que j’ai envie qu’on vienne là,
A. GERBELLE : On rappelle brièvement votre parcours, une famille de viticulteur…
F. TISSEYRE : Oui, il y a eu cinq générations avant et donc des gens qui ont suivi l’histoire des Corbières. Si j’arrive moi à faire mon chemin, à sillonner dans cette histoire et à y vivre ce que j’ai envie de vivre c’est grace aux générations d’avant.
A. GERBELLE : Et donc un partage familial ?
F. TISSEYRE : C’est ça. Mes parents ont eu 24 hectares qu’ils ont partagé en quatre, quatre enfants. Chacun a eu six hectares. Et donc je cultive et je prends soin de ces six hectares que je renouvelle.
A. GERBELLE : C’est un sacré choix quand même.
F. TISSEYRE : Ça a été un choix de vie. Oui, ça a été un choix de vie. A 30 ans (en 2006). Auparavant, il y a toujours eu une peur. Cette peur a toujours été liée à la commercialisation. Comment m’en sortir ? Parce que j’ai vu galérer mes parents et je ne voulais pas, je n’avais pas envie de vivre la même chose.
A. GERBELLE : Galère ?
F. TISSEYRE : Bosser et avoir de la dette, c’est ce que je voyais. C’est la difficulté de vendre du Corbières en 1985, en 1990, 1995… Ça a toujours été un peu compliqué ici. C’était une partie de ce que je voyais en tout cas, que je ressentais. Et en même temps ils ont quand même donné un patrimoine très important à chacun des enfants, de leurs enfants. Et donc effectivement, en fait, il y avait de la richesse. Et ça a été un choix de cœur à 30 ans, de prendre ça et de m’occuper de me plonger là dedans et de me lancer.
A. GERBELLE : À l’époque, votre génération était du style à grossir, à monter à quinze, vingt, trente hectares, pas vous ?
F. TISSEYRE : Moi, pas du tout. Ça s’appelle le domaine Grain de Fanny parce que, quand j’ai dit autour de moi » je vais m’installer vigneronne » un habitant du village d’à côté m’a dit « mais tu as un grain ? » Ici on dit « t’y es cabour ?! » . C’etait en 2006. Effectivement, c’était la crise. Il y avait eu un gros problème de gestion dans les Corbières. Il y a en toujours, c’est toujours fluctuant. Mais du coup, c’était l’envie effectivement de maîtriser la chose, de donner de la valeur à ce que j’ai reçu qui m’a motivé.
A. GERBELLE : on va parler de ce lieu là. On voit de la vigne, jeunes vignes, de jeunes Carignans que l’on reconnaît avec ces belles couleurs automnales, mais on voit aussi les abords et c’est ça aussi ce lieu.
F. TISSEYRE : C’est un endroit que j’aime beaucoup, c’est l’endroit ou j’ai le plus de nature autour de mes parcelles, c’est pour ça qu’on vient là aussi. J’aime ce paysage. Nous faisons partie du paysage. Nous avons un rôle à jouer dans le paysage, donc ici, c’est du pain béni. Il y avait 50 oliviers en contrebas, il y avait ce magnifique figuier. Il y avait deux vieux oliviers centenaires, un chêne blanc là-bas. Avec un ami on a nettoyé. On est amoureux de la nature et de l’art et du beau, et donc on valorise tout cela.
Sur d’autres parcelles où je n’ai pas la nature autour, je vais implanter des haies pour la biodiversité, pour améliorer cette monoculture que nous avons. Nous sommes dans une monoculture. Donc pour la contrecarrer, je fais ce qui m’est possible d’améliorer dans chaque parcelle. Je vais réfléchir à comment je peux intégrer aussi des arbres, des paysages. Pour la biodiversité simplement.
A. GERBELLE : On est dans un coin calme. Au moins, vous êtes gêné que par les oiseaux. L’usage du tracteur ?
F. TISSEYRE : Oui, tracteur et intercept, hydraulique, un travail très fin. Après, je travaille de manière classique, surtout au niveau du rang que ce soit bien fait.
Il ne faut pas qu’il y ait un trop forte concurrence qui se mette en place avec l’herbe, surtout au démarrage de la vigne. Donc sur les trois, quatre ou cinq premières années, il faut que ça soit propre. J’aime le travail net. Et après, par contre, j’intègre d’autres éléments. Je viens de faire un semis d’engrais vert avec de la gesse et du radis fourrager.
Pourquoi ? Parce ce que je suis en relation avec un groupe de travail à travers le Biocivam de l’Aude ainsi que l’association Chemin cueillant dans le Minervois qui permet simplement de sortir de chez nous, de chez soi. On est tout seul dans notre guidon et dans nos domaines et en fait, on a envie de se retrouver.
Ces lieux, ces formations, ça permet d’être ensemble, d’échanger et de se poser des questions, d’évoluer et de trouver des petits trucs pour évoluer, pour mettre en place chacun de son côté ce qui est possible. Et c’est ça que je cherche ça aussi, je cherche cette richesse.
A. GERBELLE : Car votre métier peut-être très répétitif, très enfermant aussi.
F. TISSEYRE : J’ai besoin, je me nourris de l’extérieur, donc des gens qui viennent d’ailleurs. Donc je vais aller chercher les gens, on se retrouve avec les autres parce qu’on a cette même envie. Qu’on ait 6 hectares ou qu’on ait 140, on est ensemble et on fait l’atelier paysan où on construit des outils vignerons ensemble et on repart avec nos outils. Il y a des choses géniales qui existent sur ici, qui sont mises en place. Je me régale d’être seul à travailler concrètement dans les vignes et et je me régale d’aller chercher cette richesse avec les autres. D’aller partager et d’échanger. Et c’est une vibration commune de nos passions.
A. GERBELLE : Cela nous rapproche aussi d’un courant de pensée locale, typiquement languedocienne : ce n’est pas pour rien qu’ici c’est une terre de coopératives.
F. TISSEYRE : J’ai d’ailleurs trois parcelles dans la cave coopérative qui fonctionne très bien. C’est les Celliers d’Orphée qui fait du très bon vin. A la base, c’était pour me décharger des vinifications. Mais c’est surtout de la commercialisation. Je n’aurais pas su vendre plus de bouteilles et faire du vrac à mon niveau, ce n’est pas intéressant, je suis trop petit. Du coup, j’amène les raisins à la cave coopérative. C’est un outil social extraordinaire. En coop tout le monde à sa place, bon ou mauvais. Les sélections se font différemment, mais tout le monde a sa place. Donc socialement, politiquement, c’est quand même quelque chose de fort.
D’ailleurs là, on vient de créer une société coopérative pour faire de l’énergie renouvelable citoyenne sur Ornaison. Mais on est hors sujet.
A. GERBELLE : Un groupe coopératif sur Ornaison ?
F. TISSEYRE : Exactement, et on se base sur l’histoire de la coopération. Ici, on sait le faire, on a su le faire pour le vin et ça continue de fonctionner. La cave coopérative, elle, a 90 ans, alors pourquoi pas le faire sur de l’énergie renouvelable sur l’ancienne décharge ? Tous les citoyens peuvent participer et la richesse créée sur place sera redistribuée à tous les citoyens qui participeront.
A. GERBELLE : On va terminer sur les terroirs des Corbières. le style de ce secteur. Elles sont très très grandes ces Corbières. On essaye depuis des années de revenir à des zones plus petites pour essayer de définir des styles à l’intérieur des Corbières. Parlez-nous un peu d’ici. On voit tout de suite : c’est des argiles, cette parcelle en tout cas n’est pas très caillouteuse. C’est un peu ça les Terrasses (de Lézignan) ?
F. TISSEYRE : Oui. On est classiquement sur de l’argilo-calcaire pour mes parcelles. De toutes façons, pour moi c’est lié au paysage. On est sur un paysage assez doux ici, contrairement aux Hautes Corbières où là on rentre dans le dur, le plus sauvages, c’est très beau aussi. Ici on a sur quelque chose de plus vallonné, plus doux. Et pour moi mes vins sont plus ronds et fins, sur le fruit, dans le simple et c’est ce que j’aime, sur le fruit . Enfin non, simple c’est pas le mot.
A. GERBELLE : Il y a une générosité dans ce vin, il y a quelque chose de très entier et souvent, c’est cette matière là, on se dit qu’il faut forcément la polir. Vous vous la conservé entière, mais elle n’est pas dur. Moi, c’est ça que j’ai aimé. Il y a quelque chose de très généreux, très entier. J’aime car j’ai tous les contours du vin. Enfin, ce sont mes mots.
F. TISSEYRE : Ça représente mon attachement à la vigne, les raisins qu’on va juste accompagner en cave. Je vais juste un accompagnement grave et puis c’est tout.
A. GERBELLE : Là j’ai un grapillion de carignan dans la la main, un raisin très sucré. Le carignan ça reste votre base ?
F. TISSEYRE : C’est la base, mon cœur c’est Carignan Grenache. Pour ça, je reste très Corbières. Pemièrement, parce que j’avais que ça, et tant mieux. Et parce que j’étais une anti syrah. Jusqu’au jour ou un copain me dit : « quand même, tu pourrais ajouter une petite pointe de syrah » ce que j’ai fait. Mais ce n’est pas du tout l’essentiel. Mon essentiel, c’est le carignan et le grenache qui respirent ici, qui supportent naturellement le trop : le trop de chaleur, le trop de vent, le trop de tout et le pas assez de pluie. Il faut pouvoir le supporter.
Et franchement en 2022, leçon de vie : je n’ai pas supporté cette chaleur, cette canicule. Et bien les vignes, elles n’ont pas trop bougé par rapport à cette à ce qui nous est arrivé. Alors elles ont eu de l’eau exactement au bon moment. De très bonnes pluies en mars et en juin, ce qui a permis à chaque fois de partir pour lever la végétation, d’être, de pouvoir être travaillées très facilement dans les deux mois qui ont suivi, et du coup de ne pas pâtir de la canicule. Au finale, une récolte très jolie. Ça a été très joli dès le démarrage, depuis le mois de mai, mais je me suis régalé à chaque fois que je visitais les vignes. C’était vraiment beau.
A. GERBELLE : De belles sorties ?
F. TISSEYRE : Parfait, homogène. Des raisins, des raisins plein, du jus et de la grappe. J’ai jamais vu ça. Et je viens d’entendre quelqu’un qui a fait 42 ans de millésimes, ça a été la première fois aussi qu’il voyait ça dans les Corbières. Donc un plaisir immense dans ce millésime 2022. En tout cas, du point de vue de la vigne, c’était magnifique. Après, on ne sait jamais de la suite. C’est la vie, c’est la vigne, c’est le vin.
A. GERBELLE : Et tout ça fait suite au gel de 2021 ?
F. TISSEYRE : C’est ça. J’ai été gelée en moyenne à 75 %. Il y a eu des parcelles à 100%. Du coup, en contrepartie, ces parcelles ont donné beaucoup de raisins. La nature sait bien faire les choses. Donc l’année dernière a été une année de grande souffrance pour la vigne, et cette année, ça a été une année de beauté, magnifique, vraiment magnifique.
Et après, je prends les vendangeurs du village qui se retrouvent chaque année ici. Ils se retrouvent dans mes vignes et j’ai senti cette année encore plus un esprit de famille qui se crée à ce moment là. Un esprit d’équipe, d’entraide, où tout le monde est content de se retrouver. Et on a fini en beauté, toujours avec le repas de vendangeurs le « dius a vol « , comme on dit ici.
Cette année, j’ai vraiment ressenti le bonheur qu’on avait à être ensemble pendant tout un après-midi et tout un dimanche. Les gamins qui vont sur le tracteur qui s’éclatent à être libre au domaine, et voilà. Donc il y a tout un ensemble.
A. GERBELLE : Une cohérence.
F. TISSEYRE : Et une cohérence. Et il y a de la simplicité, de l’humain, du respect, qui fait que la vie est belle.
A. GERBELLE : C’est une belle conclusion, et c’est ce que j’ai ressenti vraiment dans vos vins. Merci Fanny.
F. TISSEYRE : Merci beaucoup.

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