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Parcours au cœur de la pépinière naturelle Berillon

Un de nos plus grand pépiniériste de la vigne ouvre les portes de sa « nurserie » à Tellement Soif. Sur une île du Rhône, aux portes d’Avignon, Lilian Berillon et ses équipes greffent manuellement, à l’ancienne, des vignes massales et des porte-greffes méticuleusement choisis. Une pouponnière d’où sortent, à l’attention des vignerons exigeants, des pieds de vignes qui ont l’ambition de produire de savoureux raisins pour au moins trois générations. Passionnante et pédagogique rencontre. Entretien 1/3

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Durée de l’entretien : 20 mn


ABSTRACT / Un échange qui explore le monde de la pépinière viticole et l’importance de la diversité génétique dans la production de plants de vigne. Lilian Berillon partage sa passion pour le métier, évoquant les techniques traditionnelles de greffage et l’impact des maladies comme le phylloxéra sur les vignobles européens. Il souligne les bénéfices de la non mécanisation, également l’importance d’une approche qualitative dans la culture des vignes, en insistant sur le fait que produire sa propre matière première est essentiel pour garantir la qualité des plants. Le processus détaillé du greffage, ainsi que les soins apportés aux jeunes plants jusqu’à leur livraison aux vignerons, sont décrits avec soin.


TOUT L’ENTRETIEN

ANTOINE GERBELLE :  Merci de nous accueillir dans un lieu que j’espérais visiter avec tellement soif pour ramener des images et raconter cette histoire vraiment passionnante qu’est l’histoire du végétal, là où tout commence. Car si on boit du vin, c’est grâce à des gens comme toi qui travaillent la vigne mère, la pépinière. D’ailleurs, tu ne parles pas de pépinière viticole ?

LILIAN BERILLON : Non, j’ai un peu du mal à parler de pépinière viticole. J’aime bien reprendre des mots tels la « diversité génétique », telle la « sauvegarde des gestes ». Ça, c’est extrêmement important. Je suis un héritier de la paysannerie, comme disait mon grand-père. Je tiens beaucoup à ce terme de paysan. Les pépiniéristes viticoles, comme les vignerons d’ailleurs, sont devenus des spécialistes. Je trouve qu’il faut élargir notre métier et si demain, de ce site, nous pouvions en faire une ferme pépinière, je serais vraiment très heureux.

A.G : c’est ton esprit très ouvert qui va nous permettre, d’en savoir un petit peu plus. Alors, le lieu. Donc nous sommes à quelques kilomètres d’Avignon. En prenant une route assez originale. On va pour traverser le Rhône, mais on ne traverse pas. On reste au milieu des îles et du Rhône qui nous entoure. 

L.B. : On a longé des îles, dont l’île de la Barthelasse, pour traverser un petit bras du Rhône et arriver dans une petite île, l’île de la Motte. Une petite île de deux cents hectares, endiguée, c’est important. Sur laquelle on a posé nos valises, ça fait cinq ans maintenant. On a restauré ce site pour construire un modèle de pépinière, un peu différent de ce qui se fait, avec un regard un plus qualitatif, avec une vraie réflexion sur la diversité génétique, sur l’importance de maîtriser sa matière première.

Un grand restaurateur pourra revendiquer un plat de qualité s’il fait attention à la matière première qu’il utilise. À la traçabilité de ses produits et idéalement de les produire. La première règle que je me suis imposée, c’est de produire ma matière première pour faire un plant de vigne. 

A.G : Pourquoi ? Ce n’est pas courant de produire un plant de vigne avec  sa matière première? 

L.B. : Non, ça ne se fait pas en général. C’est la réalité de ce métier.  Sauf si on se donne deux missions : un objectif qualitatif et la durée dans le temps, la pérennité [des pieds de vigne]. Je ne vois pas comment on peut produire un végétal de qualité, qu’on peut transmettre, si on ne produit pas sa matière première.

A.G : Alors, on reviendra sur cet aspect très important, d’avoir tes propres vignes et tes porte-greffes. On va d’abord entrer dans l’atelier parce qu’on va dire que c’est la partie peut-être la plus visuelle de votre travail durant de l’année. Nous sommes au début du printemps. L’activité de la pépinière, elle est évidemment saisonnière. 

L.B. :  Nous sommes une vingtaine d’employés permanents répartis sur plusieurs sites. Un près d’Orange, dans le Vaucluse, et puis celui-ci dans le Gard, puisque qu’en sautant le Rhône, on arrive dans le Gard, sur la commune de Villeneuve-lès-Avignon.

A.G : Nous entrons dans les ateliers de greffage. C’est la nurserie des pieds de vigne. Tu parlais précédement de l’importance du geste. Nous sommes en plein dans le sujet.

L.B. :  Je parle beaucoup des petites mains de l’entreprise. Tel un atelier de haute couture, on assemble manuellement deux sujets : le cépage, le sauvignon par exemple, et le porte-greffe. Ce fameux pied qui résiste au phylloxéra, puisque le vignoble européen a été détruit vers dix huit cent soixante-dix par un puceron qui a ravagé le vignoble.

Il a fallu reconstruire le vignoble européen avec comme support le porte-greffe américain. On doit aux américains, la maladie et le remède.   Et d’ailleurs, ce sont des moines de Pujot, un village tout proche dans le gard, qui en rentrant des États-Unis ramènent avec eux du végétal, des plants de vigne américaine, et la maladie, le phylloxèra. Ce petit puceron qui s’est répandu dans toute l’Europe et a contaminé presque tous les vignobles.

 A.G. : Peux-tu nous expliquer la particularité de ta greffe ?  Et déjà, pourquoi chez toi ce greffage n’est pas mécanisé ? Pourquoi ce sont encore des femmes et des hommes qui font ce travail ? 

L. B. : Alors, il existe plusieurs modes de greffage. Pour expliquer cela, il faut  revenir juste après le phylloxéra. Après le phylloxéra, on a reconstruit le vignoble d’une manière différente. Puisqu’avant, on prenait un sarment de vigne, on le mettait en terre et ça faisait de la vigne. Le métier de pépiniériste ça n’existait pas. Mais avec l’arrivée du phylloxéra, on s’est aperçu qu’en mettant seulement un sarment de vigne, le puceron piquait la vigne et la vigne dépérissait. Donc, on a, comme on l’a expliqué, utilisé le support américain, le pied américain [le porte-greffe].

Donc, après le phylloxéra, on a d’abord planté le pied américain dans les champs. On appelait ça « un racinaire », qui faisait comme son nom l’indique uniquement des racines. On construisait ainsi les fondations de la vigne. Cela mettait du temps. Quelques années après, on venait greffer dans ces champs le cépage. On parlait de « greffage sur champ ». Et puis les techniques ont évolué. Pour gagner du temps. C’est à ce moment là que l’on a créé et intensifié le greffage sur table. On est à l’après-guerre. Mon grand-père paternel, qui avait fait la première guerre, lui, greffait sur champ. Et mon grand-père maternel, lui, avait investi dans ces machines-là. Il y a encore sa machine dans cet atelier. Il y a son numéro, il y a son nom et le millésime mille-neuf-cent-septante.

A.G. : Et donc chez toi on est sur une greffe qui est ancienne ?

L. B. : On fend le greffon, le cépage, on prend le porte-greffe, et on assemble. Il faut que les diamètres soient identiques parce que la soudure se fait sur les parties extérieures du greffon et du porte-greffe. Donc, il faut vraiment aligner les cambiums, c’est la partie qui soude. Pour que la sève puisse circuler le mieux possible. 

A.G. : Comment s’appelle cette greffe ?

L.B. : Cette greffe est dite « en fente à l’anglaise. »

A.G. : Pourquoi cette greffe est-elle devenue rare ?

L. B. :  les années passant, on va de plus en plus vers la course à la production. On veut produire le moins cher possible et donc une nouvelle greffe arrive sur le marché. On appelle ça la « greffe Oméga ». C’est-à-dire qu’on met un greffon, on met un porte-greffe et la machine assemble le greffon au porte-greffe avec une forme d’oméga. C’est un mode complètement différent, tout est mécanisé. Donc, le geste, il n’a plus un grand intérêt. 

Cette greffe Oméga, je l’estime moins qualitative, moins pérenne mais elle est intéressante économiquement puisque les machines modernes peuvent faire douze mille greffes par jour, les plus performantes, quant à la main, on en fait deux milles. 

Chez nous il y a tous ces gestes pour vérifier la résistance, pour vérifier que les fentes sont bien en place. Et comme je l’ai expliqué tout à l’heure, on voit bien l’importance d’aligner le greffon sur le porte-greffe.

A.G. : Nous sommes au tout début de la naissance du plant greffé. Quel traitement subit-il ensuite ? 

L.B. : On va protéger le point de greffe. Le point de greffe peut souffrir, il peut sécher, donc on va le protéger en mettant une cire. C’est une cire assez neutre dans laquelle il n’y a pas d’hormones. J’insiste. Il se peut qu’on soit tenté de mettre des hormones. Parce que l’étape d’après, c’est de favoriser la cicatrisation entre le greffon, le cépage et le porte-greffe. Si vous mettez des hormones, la cicatrisation va se faire rapidement.

Chez nous, en travaillant sans hormone, le temps de cicatrisation va être plus long. Et puis ça va demander plus de soins. Il va falloir contrôler tous les jours de la semaine, pendant à peu près quinze jours, que la soudure puisse se faire. J’ai cinquante trois ans, je n’ai jamais mis d’hormones au greffage. Mon père, qui en a quatre-vingt-un, il n’a jamais mis d’hormones au greffage. Par contre, la qualité du tissu n’est pas la même.

Ce qu’on recherche, c’est que les tissus se forment, mais lentement, doucement, on va avoir des tissus différents. Alors pour que cette greffe, elle prenne, on va tricher un petit peu quand même. On va mettre les caisses, des plants qui sont mis dans des caisses en bois, et bien ces caisses en bois vont être déposées dans une pièce, une chambre chaude.

Et on va faire chauffer les plants à vingt-huit, vingt-neuf degrés celsius avec une grosse hygrométrie. Ce qui va favoriser la circulation de sève entre le greffon et le porte-greffe. C’est le début d’une pousse. Et cette étape va durer une quinzaine de jours. Et tous les jours nous contrôlons que la formation de la soudure se fasse dans les meilleures conditions.

A.G. : Combien de temps cette soudure met-elle a se former ? 

L.B. : Quand on met des cires avec des hormones, ce n’est pas très naturel, mais ça accélère la cicatrisation qui peut durer seulement une semaine. Quand on met des cires, comme on le fait, sans hormones, ça dure quinze jours, des fois un peu plus. 

A.G. Tous les cépages se comportent de la même manière ? 

L.B. : Pas du tout. Certains cépages vont faire un gros point de greffe, un gros cal, comme le Mourvèdre par exemple, ce qui peut le rendre fragile. Il faut surveiller chaque croissance. Même chose avec certains porte-greffes. Il faut que chaque plant greffé arrive en pleine force, en pleine énergie chez le vigneron au moment où il va être planter. Donc c’est une succession d’étapes où on joue avec la température pour amener à un moment donné cette plante potentielle à son maximum. 

Trois cent mille plants auront été greffés en trois semaines sur cet atelier et il faudra attendre encore quinze jours avant que la soudure soit parfaite. Et une fois que la soudure est parfaite, on sort les caisses et on prend chaque plant les uns après les autres et on enlève tout ce qui peut affaiblir le plant, une petite racine, une petite feuille qui pousse et qui risque d’affaiblir le plant.

A partir du mois d’avril, on va commencer à préparer nos terres avec des buttes et on va planter nos plants sur des buttes avec un goutte à goutte, pour que ces petits plants puissent, sur la partie inférieure, libérer des racines et sur la partie supérieure, libérer de la végétation.

Et surtout le point de greffe qui va continuer à se consolider. Là, on est au mois de mai et ça va pousser jusqu’au mois de décembre. Et au mois de décembre, quand le plant aura bien poussé, on les retirera du sol, on les arrachera et on les triera les uns après les autres pour vérifier que le point de greffe est bien consolidé, que le système racinaire est bien vigoureux et que la végétation a suffisamment poussé pour faire une plante de belle qualité qui pourra être livrée aux vignerons pour donner, j’espère, des grands vins pour au moins trois générations.

Il faut rappeler que le plus gros producteur au monde, fait cent millions de plants par an. Les grosses maisons françaises font entre dix et vingt millions de plants.

On ne se positionne pas sur un marché. On est sur un marché qualitatif et on ne peut pas associer la productivité, les gros volumes et la qualité, ce n’est pas compatible.

A.G. :  Comment se répartit la production de plant par couleur ?

L.B. : Nous sommes un bon indicateur de la tendance du marché, puisque, par exemple, cette année, on va greffer un petit peu plus de cépages blancs. Parce qu’on sent que la consommation pour les blancs grandit. Après, moi, si j’ai un petit bébé préfére, c’est le grenache, parce que je suis un garçon du pays et j’adore ces vins de grenache. J’aime les vins charpentés.

A.G. : Pour résumer, entre la première étape de la greffe en fente et la livraison au client, combien de temps faut-il compter ?

L.B. :  On greffe au mois de mars, on va les arracher au mois de décembre et on va les livrer au mois d’avril, donc treize mois.

A.G. : Ah là, il y a un caisse qui part à Bordeaux. Je lis le destinatiare : Château Cheval Blanc !

L.B. :  Une petite propriété à Bordeaux (rires). On travaille sur des parcellaires avec eux, c’est très intéressant. Là, c’est vraiment la diversité génétique de cette grande propriété à Saint-Emilion qu’on a sauvegardée. Qu’on a greffée sur un porte-greffe qui correspond à la nature de leur sol. C’est la dernière fois qu’on touche nos plants à ce stade. Après, ça y est, les enfants quittent la nurserie. Après, on passe le relais aux vignerons.

A.G. : Là où justement, tout va commencer…

[A SUIVRE…]